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Notre mémoire n’est pas fiable; elle peut même générer de faux souvenirs.

 

          Un certains nombre de mes lectrices et lecteurs se sont intéressés à mes articles sur la mémoire (notamment celui du 17/02/2024), et je voudrais les compléter par des articles sur les faux souvenirs et plus généralement la transformation permanente du contenu de notre mémoire

         
         Il y a cent ans, la mémoire épisodique humaine, celle qui mémorise tous les iinstants de notre vie et aussi sert de base à la conscience du soi),  était considérée comme un appareil photographique qui prenait des clichés de notre existence immuables tant qu’ils ne se dégradaient pas dans l’oubli.
         Mais au milieu du siècle dernier, cette conception a évolué grâce aux travaux de nombreux psychologues, dont en particulier Bartlett (1932) et Neisser (1967),, et une mémoire plastique, évolutive et reproductrice s’est substituée à l’ancienne conception’.

         Si l’on ne se remémore pas un souvenir, il perd peu à peu ses détails et finit dans l’oubli, mais une « pensée amorce » peut parfois le ramener à la conscience.

Plus le temps passe, moins on a le souvenir des événements lointains :
un adolescent se souvient peu de sa vie avant 5 à 6 ans, une personne âgée ne se rappelle que quelques instants particuliers de sa jeunesse.
         En général, les souvenirs qui avaient une valeur émotionnelle et affective, résistent mieux à l’oubli, mais peuvent être « réécrits » en mémoire, comme tout souvenir.

Si par contre on se souvient d’un souvenir, qu’on le rappelle en mémoire, il se renforce, mais il se transforme en même temps. Car nous le rappelons dans notre espace conscient et nous le réinscrivons en mémoire, et, ce faisant, nous pouvons supprimer des éléments ou en  rajouter à ce souvenir.
         Certains de ces éléments peuvent être en partie réels car ils résultent de la vue d’une photo, de l’écoute d’un récit. Mais d’autres peuvent être étrangers au souvenir et provenir de situations, de préoccupations récentes, de réflexions ou simplement de questions posées par des tiers.

Nous pouvons même créer de faux souvenirs, notamment dans le cas de problèmes affectifs ou traumatiques.
          Les chercheurs en neurologie ont montré sur des animaux, en agissant sur des neurones de l’hippocampe, que chaque fois qu’un souvenir était rappelé, il y avait une période de soixante à quatre-vingt minutes pendant laquelle, il était malléable, comme lors de la consolidation originelle en mémoire, période pendant lequel il peut être modifié, sans que l’on en ait conscience par la suite.

          Si je prends ma propre mémoire, alors que j’étais né à Pau et que je n’en suis parti définitivement que 15 ans après, j’ai passé, avec mes parents un an à Tours quand j’avais 3 ans et un an à Paris quand j’en avais 5. Je croyais avoir des souvenirs peu nombreux, mais précis, de ces deux époques, images notamment de l’endroit où nous habitions, souvenirs de promenades que je faisais avec mon grand père, de manèges ou de magasins où ma mère faisait des courses.
       Je me suis aperçu par la suite, que tous ces souvenirs étaient fabriqués, qu’il s’agissait de photos prises par mes parents, de récits de mes parents et grands-parents, voire même de quelques images vues bien plus tard, à la télévision ou lors de visites à Paris. Pour des raisons que j’ignore, certains détails étaient rajoutés. Je me souviens par exemple d’habits que je n’ai jamais eus. Peut être ai-je quelques souvenirs des jouets que j’ai eus, mais je les ai conservés après 6 ans, même si je ne jouais plus avec eux.
        Par contre après six ans, lorsque j’ai été à l’école, j’ai quelques souvenirs de mes professeurs et de mes camarades, de l’école et des lieux où j’habitais, de scènes de ma vie, surtout celles qui ont compté pour moi ou de mes parents et grands parents, frères et sœur.
        Mais sont ils exacts ? A 6 ans je suis allé pendant six mois dans une école, tenue par des religieuses à 100 mètres de chez moi et dont j’ai gardé certains souvenirs.
       A la fin de l’année scolaire, j’avais bien travaillé et j’ai reçu, à la distribution de prix, un beau livre de contes. Je me revois ému, montant sur l’estrade, le recevoir des mains de la Mère Supérieure, qui a écrit un mot sur la première page blanche et qui m’a embrassé. Je revois encore la scène aujourd’hui.
       Et quand j’avais 14 ans, j’ai retrouvé ce livre sur une armoire et j’ai dit à ma mère combien cela m’avait fait plaisir de recevoir ce prix. Elle m’a regardée très étonnée : «  Mais tu n’ a pas pu aller à cette distribution des prix, tu étais au lit avec la rougeole! ». Et c’était cela la vérité.

        Quand j’avais 15 ans je suis rentré à vélo dans la remorque d’un camion et j’ai été à l’hôpital, une heure inconscient, et j’ai repris conscience, avec juste une perfusion, mais j’étais persuadé qu’on m’avait intubé et j’ai raconté cette horreur à mes parents. J’étais persuadé l’avoir ressentie, et pourtant les médecins ont dit à mes parents que cela n’avait pas eu lieu. Sans doute l’interférence, dans mon inconscient, avec des scènes vues dans des films au cinéma et le choc de l’accident.

 

         Mais cela peut aller plus loin. Des psychologues et neuropsychologues, notamment madame Loftus (1994), ont montré que l’on pouvait suggérer à des personnes des souvenirs inexacts, fabriqués de toutes pièces, à condition de les mélanger à des souvenirs de faits réels.
        Au cours d’une séance chez un thérapeute, ou pendant un interrogatoire par des policiers, nos souvenirs peuvent être manipulés inconsciemment, au point d’en inscrire de complètement fictifs.,
         Ils s’élaborent par combinaison de vrais souvenirs et de suggestions provenant d’autres personnes et les sujets peuvent oublier la source de l’information.
         Les souvenirs les plus anciens sont les plus facilement manipulables.

 

        Il faut donc considérer avec beaucoup de prudence tout souvenir dont les conséquences pourraient être graves, car il faut toujours envisager que tout ou partie de ce souvenir peut être inexact et que donc, les réactions que l’on pourrait avoir, et leurs conséquences, soient inadaptées, voire catastrophiques.
 

         Je parlerai après demain de souvenirs traumatiques.

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