Quand on a 92 ans , on se remémore parfois ce qu’on a vécu et on se demande si ses petits et arrières-petits enfants verront autant de transformations que soi, dans la vie et l'environnement..
Quand j’étais jeune, au collège ou au lycée, il n’y avait pas de matières plastiques, pas d’anti-biotiques, pas de télévision, smartphone ou informatique, pas de CD, ni DVD (les lecteurs de disques vinyles étaient à aiguilles, qui s’usaient vite), pratiquement pas de voiture parce qu’on était en guerre ou on en sortait, pas de TGV et beaucoup de locomotives à vapeur, les films étaient en noir et blanc et les appareils photos argentiques également, les cuisinières et les fours brûlaient du charbon, du bois ou du gaz et il n’y avait bien sûr pas de micro-ondes. Les chaudières consommaient du bois ou du charbon.
L’électronique des postes de radio était à lampes, car les transistors n’existaient qu’aux USA. Il n’y avait évidemment pas d’internet et les téléphones, uniquement fixes, étaient rares et fonctionnaient mal. Les machines à écrire électriques n’existaient pas, pas plus que les outils de bricolage ou les appareils de cuisine. Tout était fait "à la main".
On ne connaissait pas l’ADN, les connaissances en génétique et sur le cerveau étaient très faibles et les matériels médicaux se limitaient à la radiographie (sans scanner)
Quand j’étais à Polytechnique en 1956, j’ai câblé les premiers transistors pour faire une bascule électronique, j‘ai manipulé un premier ordinateur en 1961, et mon premier microordinateur en 1980. Jusque là on faisait les calculs à la règle à calcul ou avec une table de logarithme (vous ne devez pas savoir ce que c’est !).
Quand on voulait faire de la documentation, il fallait aller dans les bibliothèques et en général c’était limité à des documents français et quelques revues américaines.
Bien entendu toute la mémoire était papier, et les plans en deux dimensions avec trois vues selon les trois axes de référence et l’on avait appris à tout représenter ainsi et à reconstituer dans son esprit, l’objet en trois dimensions. Les ouvriers qui usinaient des pièces le faisaient sur des tours et fraiseuses sans automatisme, et il fallait avoir de l’expérience et de l’habileté pour régler les outils et réaliser les bonnes cotes.
J’ai utilisé pour la première fois un Apple II en 1980, avec des disquettes de 1,4 ko et une mémoire vive de 16 k o, alors que sur mon Mac actuel, j’ai 512 Go de mémoire et un Téra o de disque flash.
J’ai eu la chance d’encadrer dans mes équipes mécaniciens, électroniciens, physiciens chimistes et informaticiens, mais aussi des médecins, pharmaciens et vétérinaires et pour comprendre ce qu’ils faisaient et les coordonner, j’ai dû potasser de nombreux livres et documents et heureusement j’avais une bonne mémoire entraînée à comprendre et à retenir..
Et dans les labos, on notait tout sur un « cahier de laboratoire », comme celui sur l’image de l’article. et on le recopiait à la main de peur de perdre les données. (une "sauvegarde")
Aujourd’hui j’aurais internet et les clouds, et je fais automatiquement des sauvegardes en quelques secondes.
J ‘avoue que, bien qu'habité à l'informatique, je me sens comme un zombie ou un dinosaure dans le monde du travail d’aujourd’hui et je me demande comment les gens font pour s’adapter au rythme des changements et si, devant la facilité pour trouver de l’information (mais pas forcément la bonne !), nos mémoires biologiques vont garder leurs performances.
Nous pouvons aujourd’hui stocker des quantités de données énormes : ma doc papier qui tenait dans deux armoires est sauvegardée sur un petit disque flash de 5 x 3 cm et 1cm d’épaisseur. Sur le cloud, je peux stocker bien plus. Et par ailleurs, sur internet je peux me connecter aux université du monde entier, avec éventuellement Google qui peut me traduire les articles.
Cette inflation de données a non seulement bouleversé la science, mais nos institutions politiques, nos économies, nos systèmes éducatifs, et notre rapport au temps.
En sciences cette possibilité a ouvert des horizons jusque là impensables à atteindre. Le séquençage d’un ADN humain, qui comporte 3,4 milliards de paires de bases, équivaut à la taille d'une bibliothèque de 1 000 volumes et les expériences sur les grands accélérateurs produisent plus de mille millards d’octets de données , l’équivalent des livres de près d’un million de bibliothèques nationales !
Mais les progrès informatiques ont totalement changé les méthodes.
Certes il faut toujours faire de hypothèses, imaginer des théories, puis des expériences pour les vérifier et de confronter les théories aux observations.
On pouvait, de mon temps, faire cela à la main et au stylo-bille, et se servir des observations pour imaginer de nouvelles théories.
Aujourd’hui avec des données de milliers de GO, c’est impossible, et c‘est l’ordinateur qui s’en charge. Mais pour cela il faut que les théories, comme l’interprétation des résultats, soient exprimés sous forme d’algorithmes, en un langage compris par la machine. C'est aux ingénieurs et chercheurs de le faire.
On peut se demander, si les données augmentent encore - ce qui est probable - si les conceptions des hypothèses et des interprétations ne seront pas du ressort des ordinateurs, les scientifiques ayant alors le travail d’informaticiens de construire algorithmes et programmes, à moins que l’intelligence artificielle ne s’en charge.
Quand j’étais jeune, le lois de la physiques s’exprimaient simplement et de façon concise, sous forme d’équations mathématiques. Aujourd’hui les théories deviennent très complexes, même si les mathématiques y ont une grande part, mais leur utilisation s’est aussi compliquée.
Comprendre la mécanique ondulatoire et l’infiniment petit, l’évolution de l’atmosphère dans les modèle météorologiques et climatiques, le fonctionnement d’un réacteur thermonucléaire comme ITER, ou ce qu’est l’intelligence artificielle, n’est plus possible si on n’est pas un spécialiste de très haut niveau, ce que je ne susi pas, et on ne peut l'être dans tous les domaines.
Peu à peu, les prévisions dans certains domaines seront essentiellement faites par les ordinateurs et l’intelligence artificielle.
Pour être scientifique aujourd’hui, il faut non seulement être physicien, chimiste, biologiste etc…, mais il faut en plus être un super-informaticien capable de mettre sur pied las algorithmes de ses expériences.
J’ai insisté sur les problèmes scientifiques car c’était mon domaine, et que je me sens tout à fait dépassé par l’évolution des trente dernières année (l’essor d’internet en France date de 1994).
Mais notre vie courante, la vie politique, la vie économique, la communication, l’enseignement, tout est bouleversé par l’évolution de techniques numériques et des acquis techniques qui les accompagnent.
J’en parlerai demain.