• Nos souvenirs ne sont pas fiables.

     

     

     

     


     

     

     

               Le cerveau humain est un système extraordinaire, mais mystérieux car tellement complexe et encore bien peu connu.

              La partie la plus étonnante est sûrement notre mémoire, mais ce n'est pas la plus fiable et nos souvenirs sont relativement changeants car ils se modifient dans le temps, par l'oubli d'une part et par des ajouts ou modifications lorsque nous les rappelons en mémoire conciente.


        Cette transformation peut se faire de trois façons :


                        - par l’oubli de certaines parties du souvenir.
              Un souvenir c’est parfois composé de plusieurs sous-ensembles et de maints détails, images et idées et sentiment qui ont une structure lexicale (on les exprime par des mots), et éventuellement émotionelle, émotions ressenties à nouveau quand on rappelle le souvenir à notre conscience.
              Tous ces “morceaux” correspondent à des groupes de neurones reliés entre eux et activés par l’hippocampe. Mais si certaines de ces liaisons sont très solides et durables, d’autres, moins importantes pour nous, le sont moins.
              Si nous pensons souvent à ces souvenirs, les faire resurgir renforce les connexions et entretient donc le souvenir. Mais par contre, si nous ne nous l’utilisons que très peu, les connexions s’affaiblissent dans le temps et le souvenir s'atténue.
              Si pour certaines parties du souvenir cet affaiblissement devient assez important, nous ne pouvons plus les rappeler dans notre mémoire consciente.

            - par l’ajout de morceaux réels ayant trait au souvenir.
        Cet ajout se fait lorsque nous rappelons le souvenir, parce que un fait, un objet ou un autre souvenir l'a évoqué. Par exemple, nous pouvons avoir vu des photos des événements correspondants et des personnages qui y étaient présents, avoir entendu des récits de notre famille ou de tiers, avoir lu des données sur l’endroit où nous étions...
        Ces éléments sont rattachés par l’hippocampe au souvenir initial et finissent par en faire partie comme s’ils étaient “d’époque”.
        J’ai supposé que ces éléments étaient vrais, mais ils peuvent, sans que nous le sachions, se révéler inexacts.

            - par l’ajout de détails non réels mais imaginés par notre cervau et correspondant en général à des désirs, des souhaits non réalisés ou correspondant à la “persona”, à ce qu’on voudraît être et paraître.
        Au début on sait que ces éléments sont faux, mais à force, on finit par se persuader de leur réalité.
        Parfois aussi, certains détails n’existant pas ou étant oubliés, on ne veut pas qu’il y ait un “trou” dans le souvenir et on le comble par de l’imaginaire que l’on veut rendre vraisemblable, et cela pas forcément de façon consciente.

              Je voudrais aussi évoquer un autre rôle des souvenirs lointains.
              Je suppose que j’irai fêter I'anniversaire d'un de mes petits enfants dans l'appartement qu'il habite maintenant, est qui se répartit sur deux étages. Mais je n’ai jamais encore été dans cet appartement. 
              Alors, je cherche à l’imaginer : iI doit y avoir une grande salle de séjour, un escalier qui monte a gauche de I'entrée, deux chambres sous les combles, une salle de bains avec un grand miroir.
              Et subitement, je me rends compte que dans mon imagination, l'escalier que je vois, est celui de la maison de mon enfance, la chambre sous les combles est semblable à celle où j’habitais quand j’étais en prépa de maths à Paris, le miroir de la salle de bains est celui que j’ai vu dans un grand magasin...
              Pourquoi, lorsqu'on imagine I'avenir, fait-on appel à des images du passé ?    
              Des neurobiologistes de l'Université de Washington ont montré que l' esprit jongle avec des images du passé, qu'iI organise en les associant à des événements futurs ou à des mouvements fictifs du corps !
              Karl Szpunar et ses collegues ont demandé a des volontaires d'imaginer certaines scènes de leur avenir et ont enregistré leur activité cérébrale et iis ont constaté que les aires activées par cette projection dans I'avenir, étaient en partie les mêmes que celles mises en jeu quand on se souvient de choses connues.
              Dans l' exemple de l'appartement de mon petit fils, mon cerveau recourt à des images déja stockées dans ma mémoire pour créer une scène nouvelle, car c’est le matériau de base que j’ai dans ma mémoire pour construire “I'avenir mental”.        
              Autre exemple, si j’essaie d’imaginer le repas d'anniversaire de ma soeur, des images de déjeuners d'anniversaire, les miens quand j'étais ado, puis adulte, ceux de mes enfants, celui des 40 ans de ma soeur, vont me revenir à l’esprit, des visages familiers surgissent...

              La vision que nous avons du futur ressemble ainsi étonnamment à celle que nous avons du passé.
              Et pourtant, iI doit bien y avoir une différence entre les deux, sinon iI n'y aurait ni passé ni futur. Quelle est done cette différence ?
              Les neurologues ont constaté que lorsque nous pensons à l’avenir, d'autres zones du cerveau s'activent, en plus des zones mises en jeu lorsque nous nous remémorons le passé : iI s'agit de modules cérébraux qui entrent en action lorsque nous imaginons des mouvements de nos membres et de notre corps.
              Une telle observation laisse penser que nous nous projetons de façon dynamique dans cet environnement,alors que nous nous projetons de façon plus statique dans le passé.
              Lorsque nous allons vivre quelque chose, nous y allons physiquement, et le futur suppose presque toujours un déplacement. Se projeter dans le futur, c'est donc mettre son corps en mouvement pour atteindre une image encore improbable, une image que nous sommes réduits a constituer a I'aide du seul matériau dont nous disposons : les images du passé.
     
            Curieuse mémoire que la nôtre. 
     

     

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