• La pythie touareg du Sahara


        Le nombre de lecteurs des horoscopes m’a toujours étonné, et j'ai essayé de vous expliquer comment les astrologues des magazines parviennent à ce que leurs lecteurs se retrouvent dans leurs petits textes ?
        Ils ont quelques astuces professionnelles dont je vous ai parlé dans mon dernier article.

        Mais je suis encore plus étonné du nombre de gens sensés qui vont voir des marabouts ou des diseuses de bonne aventure, avec leurs tarots ou leur boule de cristal, et qui croient à leurs prédictions.
       
    Un tel “consultant”  évalue les réactions de la personne d'après ses mimiques, ses gestes, ses vêtements et son comportement
        Il est en général un bon psychologue et s’il est expérimenté, à l’aide de questions subtiles, iI peut rapidement corriger les propositions qu’il compte vous faire, vous dévoiler ce qu’en fait vous lui avez révélé vous même, ce qui effectivement vous étonnera et vous mettra en confiance, et il vous prédira un avenir qui corresponde à vos désirs d’une part et d’autre part à quelque chose de vraisemblable dans le contexte que vous avez fourni.Je vais vous donner un exemple vécu.

        Il y a dans les pays du Maghreb de nombreuses personnes qui prédisent votre avenir et beaucoup de gens crédules qui vont les consulter, et cela d’autant plus que leur instruction est faible, certains ne sachant ni lire, ni écrire.
        Dans certains endroits, ce sont des gens influents qui ont un véritable ascendant sur la population, qui vont les consulter à chaque décision importante à prendre.
        Mais certaines de ces diseuses de bonne aventure sont assez remarquables, bien que fort peu instruites.


        Il m’est arrivé dans les années 60/70 d’aller en mission dans un laboratoire que nous possédions dans le Sahara, à des kilomètres de toute ville, et à une vingtaine de kilomètres d’une palmeraie habitée par une centaine de personnes et qui était une halte sur le chemin de caravanes nomades.
        Le niveau de vie n’était pas très élevé; comparons le à celui des campagnes au Moyen-Age, mais l’eau des puits y était abondante et permettait de cultiver pour produire des légumes et élever des volailles et des petits animaux genre moutons, facochères, gazelles.... (beaucoup de mouches aussi hélas !!)
        La population habitait dans des maisons aux murs très épais, faits de briques de glaise, fraiches malgré le climat. (45 à 50 d° à l'ombre l'été)
        Leur gros handicap était la salubrité et beaucoup de femmes mouraient en couches et des enfants en bas âge, par manque d’hygiène et contamination par des bactéries du genre escherichia-coli ou staphylocoques. Les hommes eux mouraient d’accidents ou de maladies mal soignées.
        Un de mes collaborateurs, médecin, était là au cas où nous serions malades, mais il avait donc beaucoup à faire dans la palmeraie et grâce à lui, nous étions les bienvenus. Mais nous n’y allions pas non plus les mains vides.
        Tous les habitants et nomades parlaient un français compréhensible et étaient extrêmement accueillants et nous voyons souvent le chef de palmeraie et certaines personnes de sa famille, assez nombreuse car la polygamie était de règle. Sur cette famille “régnait” sa mère, âgée d’une soixantaine d’années, qui était la pythie du lieu, que l’on consultait à toute occasion. C’est elle qui choisissait toutes les épouses de son fils !!
        Je ne sais pas exactement à quelle ethnie ils appartenaient dans les palmeraies, mais je pense que c’était la même que les Touaregs nomades qui y faisaient halte.

        J’avais deux collaborateurs immédiats, jeunes ingénieurs, un homme et une femme, qui m’accompagnaient souvent et la “voyante” sympathisait avec l’ingénieur masculin, très extraverti, et lui avait proposé de lui prédire l’avenir.
        Elle avait discuté presque deux heures avec lui, devant, sur une table, du sable, des feuilles de thé vert et des pierres, ainsi que des vestiges animaux, tels des moustaches, poils, dents et ongles divers, qu’elle manipulait adroitement semblant les consulter un peu comme on le ferait avec des tarots, histoire d'impressionner le consultant.
        Notre ingénieur était revenu bouleversé et enthousiaste : “elle m’a raconté mon enfance, ma vie, mes ennuis et mes joies, mon caractère. Elle est extraordinaire; je crois à ce qu’elle m’a prédit”.
        Cela nous avait interloqué mon "ingénieure" et moi et nous avons décidé d’agir. Nous avons réfléchi chacun de notre coté, puis nous avons mis au point notre plan ensemble un soir.

        Nous nous étions constitué chacun une personnalité, évidemment différente de la nôtre, mais pas trop, nous nous étions imaginé une enfance et une adolescence vraisemblables, et puis une aventure commune et nous lui avons demandé conseil car nous souhaitions nous marier, ce qui était évidemment une invention de toutes pièces. La veille, on s’était testé mutuellement dans une "répétition" de façon à être naturels.
        Nous sommes restés deux heures avec notre voyante. Alors que c’était une femme presque illettrée, elle faisait preuve d’un don de psychologie extraordinaire
        Elle nous écoutait avec beaucoup d’attention, ne nous quittait pas des yeux, manipulant ses gris-gris sans les regarder. Elle observait non seulement la personne à laquelle elle parlait mais aussi les réaction de l’autre.
        Quand elle s’adressait à l’un de nous deux, ce qui mobilisait alors  l’attention de celui-ci pour répondre, (d’autant plus qu’il ne fallait pas être nous même mais le “personnage” que nous avions décidé d’être), l’autre observait et notait mentalement les événements, de telle sorte que nous essayons de démonter son processus de devin du Sahara.
        Ses questions étaient simples, claires, mais souvent ambigües et on ne savait pas bien auquel de nous deux elle s’adressait, ce qui lui permettait de voir les réactions des deux et de rectifier s’il y avait erreur sur l’un des deux seulement. On ne savait pas toujours si c’était une question ou une affirmation, et cela lui permettait parfois d’obtenir une réponse, de rectifier si elle était dans l’erreur et de conforter son opinion, si elle avait trouvé juste.
        Notre voyante avait un don certain pour imaginer ce qui reliait les réponses à des questions, puis pour vérifier par petites touches si ce qu’elle devinait était exact ou non.
        Peu à peu elle a restitué ainsi quelques faits importants de notre vie à tous deux, pas de notre vraie vie, mais de celle que nous avions imaginée et pour laquelle nous jouions la comédie.
        Elle nous a aussi restitué quelques traits de nos caractères, en termes simples, (pas ceux des psys qu’elle ignorait sûrement), et là c’était plus complexe car il est difficile de jouer tout à fait le rôle d’un autre et donc, ce qu’elle nous a dit était un mélange des personnalités fictives que nous nous efforcions de jouer, et de la réalité. Certes ce n'était pas une étude approfondie de personnalité, mais quelques grands traits.
        Elle s’appuyait aussi sur ce qu’elle voyait et ses opinions transparaissaient parfois. Ainsi elle a longuement parlé des mérites de ma collaboratrice, car pour elle, dans son contexte, imaginer une femme ingénieur, qui commande des hommes techniciens et ouvriers pour leur travail, était quelque chose d’extraordinaire, de presque inconcevable, dans son monde à elle.
        Bien entendu elle nous a prédit notre avenir. Nous avions fait exprès de venir, la main dans la main, et d’avoir l’air très affectueux l’un pour l’autre.
    Alors elle nous a dit que notre amour était grand et durable, et elle a essayé de combler nos “désirs fictifs”, en nous disant que nous allions nous marier, et que nous aurions trois enfants, deux garçons et une fille qui feraient notre joie.

        Finalement nous sommes partis admiratifs, qu’une personne aussi peu instruite, aussi éloignée de notre monde, ait su, avec autant d’habileté et de psychologie, déduire de nos réponses, notre passé et des éléments de nos personnalités, même si ce n'étaient que ceux que nous nous étions inventés.
        Certes ce n’étaient pas la vérité, puisque nous avions joué la comédie, et nous en étions presque honteux, mais cela nous avait permis de démonter les mécanismes que notre pythie Touareg utilisait.
        Au fond nous avions reçu une formidable leçon d'écoute, de déduction et de communication.

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